Finance durable
Finance islamique durable en Tunisie : quel rôle pour l’IsDB et les sukuk verts ?
La Tunisie dispose d’un cadre juridique pour les sukuk et l’IsDB a déjà mobilisé des Green Sukuk pour financer des projets dans ses pays membres, dont un projet tunisien. L’enjeu est de comprendre ce que ces instruments peuvent réellement financer et quelles exigences de traçabilité ils imposent.

Finance islamique et finance durable : une convergence qui doit être démontrée
La finance islamique et la finance durable peuvent se rejoindre sur un principe central : le financement doit être rattaché à une activité économique réelle et à un usage identifiable des fonds.
Cette proximité ne suffit cependant pas à qualifier automatiquement un financement islamique de financement vert. Un sukuk n’est pas « durable » par nature : sa crédibilité environnementale dépend des projets financés, des critères de sélection appliqués, du suivi de l’utilisation des fonds et du reporting produit après l’émission.
Pour la Tunisie, l’enjeu est donc moins de juxtaposer deux labels — islamique et vert — que de comprendre comment les instruments de finance islamique peuvent être structurés pour financer des projets dont les bénéfices environnementaux sont vérifiables.
La Tunisie dispose déjà d’un cadre juridique pour les sukuk
La Tunisie a adopté en 2013 une loi spécifique relative aux sukuk islamiques. Le cadre juridique permet donc d’envisager cet instrument comme un mécanisme de financement, notamment pour des actifs ou projets compatibles avec ses règles.
Cela ne signifie pas pour autant qu’un marché tunisien de sukuk verts soit déjà installé à grande échelle. Le passage d’un cadre juridique à un véritable marché suppose des projets éligibles, des émetteurs capables de structurer les opérations, des investisseurs, une gouvernance conforme à la finance islamique et un dispositif crédible de qualification environnementale.
C’est précisément à cette intersection que l’expérience d’institutions multilatérales comme la Banque islamique de développement devient instructive.
Ce que l’IsDB apporte : du financement, mais aussi une méthode
La Banque islamique de développement entretient une relation de long terme avec la Tunisie. Dans son état des opérations publié au premier trimestre 2025, l’IsDB Group recensait plus de 300 opérations en Tunisie depuis l’adhésion du pays, représentant plus de 6 milliards de dollars de financements et d’opérations cumulés.
Cette présence couvre notamment l’énergie, l’agriculture, l’eau, la finance, l’industrie, la santé et les infrastructures.
L’intérêt de l’IsDB pour la finance durable ne repose toutefois pas seulement sur le volume de financement. La Banque a développé un Sustainable Finance Framework afin de définir dans quelles conditions elle peut émettre des Green, Social ou Sustainability Sukuk.
La version 2025 de ce cadre est structurée autour de plusieurs exigences : utilisation des fonds, évaluation et sélection des projets, gestion des fonds, reporting et revue externe. Cette architecture rejoint les pratiques internationales de finance durable et permet de relier un instrument financier à des actifs ou projets identifiables.
Un exemple concret : un projet tunisien financé via le premier Green Sukuk de l’IsDB
La relation entre finance islamique durable et Tunisie n’est pas seulement théorique.
Dans le rapport d’impact consacré au premier Green Sukuk de l’IsDB, un projet tunisien de développement agricole intégré au Kef et à Kasserine figure parmi les actifs éligibles auxquels les fonds ont été alloués.
Le projet concernait notamment l’amélioration des infrastructures d’irrigation, la gestion durable des terres, la protection contre les inondations, l’accès à l’eau et le renforcement de la résilience des activités agricoles.
Cet exemple permet de clarifier le rôle du sukuk vert : l’instrument financier ne crée pas à lui seul l’impact environnemental. Il mobilise des capitaux qui sont ensuite affectés à un portefeuille de projets répondant à des critères prédéfinis, puis suivis et documentés.
Quels projets tunisiens peuvent entrer dans cette logique ?
Le cadre de finance durable de l’IsDB identifie plusieurs catégories de projets verts qui peuvent être financées ou refinancées par des Green Sukuk.
Pour la Tunisie, plusieurs de ces catégories correspondent directement à des besoins structurels :
énergies renouvelables et efficacité énergétique ;
gestion durable de l’eau et des eaux usées ;
agriculture résiliente et gestion durable des ressources naturelles ;
transport propre ou infrastructures réduisant certains impacts environnementaux ;
prévention et contrôle de la pollution ;
adaptation aux risques climatiques lorsqu’elle est intégrée aux catégories éligibles.
La pertinence d’un projet ne dépend toutefois pas uniquement de son secteur. Un projet doit être suffisamment documenté pour démontrer ses objectifs, ses dépenses éligibles et les indicateurs permettant d’en suivre les résultats.
Le défi n’est pas seulement d’obtenir un financement : il faut construire une chaîne de preuve
La finance durable impose une discipline documentaire qui devient centrale pour les entreprises, les établissements publics et les collectivités qui souhaitent accéder à ce type de mécanisme.
Un dossier crédible doit pouvoir relier le financement à son utilisation et aux résultats attendus.
Cela suppose généralement de documenter :
la nature exacte du projet et des actifs financés ;
les critères environnementaux utilisés pour qualifier le projet ;
le montant des fonds alloués et leur utilisation ;
les indicateurs d’impact ou de résultat retenus ;
les méthodes et hypothèses de calcul ;
la période couverte et les mises à jour ;
les responsabilités de validation et, lorsque requis, la revue externe.
Cette exigence rapproche la finance verte du reporting ESG : dans les deux cas, la valeur de la donnée dépend de sa capacité à être retracée jusqu’à sa source.
Le rôle potentiel de l’IsDB en Tunisie : financer et réduire le risque de structuration
L’expérience de l’IsDB peut être utile à la Tunisie à plusieurs niveaux : financement direct de projets, mobilisation de capitaux sur les marchés, partage de cadres méthodologiques et participation à des opérations qui combinent finance islamique et objectifs de développement durable.
Le groupe IsDB dispose également d’instruments complémentaires, notamment de garantie et d’assurance, qui peuvent contribuer à réduire certains risques pour les investisseurs et à faciliter la mobilisation de capitaux privés.
Il faut néanmoins distinguer cette capacité institutionnelle d’une affirmation plus large selon laquelle l’IsDB aurait déjà créé en Tunisie un marché domestique mature de finance verte islamique. Les sources disponibles documentent surtout des financements, des projets et des mécanismes internationaux ; la profondeur du marché local doit être analysée séparément.
Pour les entreprises et institutions tunisiennes : se préparer avant l’appel à financement
Attendre l’ouverture d’un programme de financement pour commencer à structurer les données environnementales fait perdre du temps et augmente le risque de produire des informations incomplètes.
Une organisation qui souhaite être en mesure de mobiliser un financement durable devrait progressivement constituer un dossier permanent comprenant ses actifs, projets, budgets, indicateurs, hypothèses et justificatifs.
Cette préparation ne garantit pas l’accès à un Green Sukuk ou à un financement IsDB. Elle améliore en revanche la qualité du projet et sa capacité à répondre aux exigences d’un bailleur, d’un investisseur ou d’un vérificateur.
À retenir
La Tunisie dispose d’un cadre juridique permettant l’utilisation des sukuk, tandis que l’IsDB dispose d’une expérience concrète de mobilisation de capitaux à travers des Green et Sustainability Sukuk.
Un projet tunisien a déjà figuré parmi les actifs financés dans le cadre du premier Green Sukuk de l’IsDB, ce qui montre que le lien entre finance islamique durable et financement de projets tunisiens existe concrètement.
Pour les acteurs tunisiens, l’enjeu n’est cependant pas de chercher un nouveau label financier. Il est de construire des projets suffisamment documentés pour démontrer leur éligibilité, tracer l’usage des fonds et mesurer leurs résultats.
De l’instrument financier au projet vérifiable
Le développement d’une finance islamique durable crédible dépend moins de la multiplication des produits que de la qualité des projets qu’ils financent.
Lorsque les données d’un projet sont structurées, ses critères d’éligibilité explicites et son impact suivi dans le temps, le financement peut devenir un levier de transition plutôt qu’un simple mécanisme de levée de capitaux.
Sources
- Direction générale du financement — cadre juridique tunisien des sukuk (nouvel onglet) — Ministère des Finances — Tunisie (2026)
- Tunisia — IsDB Group in Brief 1975–2025 (Q1) (nouvel onglet) — Islamic Development Bank (2025-03-31)
- IsDB Sustainable Finance Framework 2025 (nouvel onglet) — Islamic Development Bank (2025-07)
- Annual Impact Report on IsDB Debut Green Sukuk (nouvel onglet) — Islamic Development Bank (2020-12)